Pour de nombreux étrangers établis ou de passage en Finlande, les prénoms en usage dans le pays sont une énigme dès le départ. Essayez donc de prononcer le prénom Pyry et votre interlocuteur vous sourira poliment, même si vous venez de réduire ce prénom, qui veut dire « blizzard », à une pauvre petite bruine de rien du tout.
Ajoutez à cela le secret qui entoure les prénoms des bébés et un calendrier très officiellement dédié aux différents prénoms à fêter, et vous ne douterez plus que l’attribution des prénoms fonctionne de façon différente en Finlande.
« Les prénoms sont porteurs d’une importante dimension traditionnelle, et toute la culture finlandaise s’y reflète : l’ère préchrétienne, l’époque médiévale, les influences russe et suédoise, ainsi que toutes les influences plus récentes », nous explique Minna Saarelma-Paukkala, maître de conférences en onomastique (études des noms propres) et spécialiste des prénoms à l’Almanac Office de l’Université d’Helsinki.
Du Kalevala à l’éveil du sentiment national
Certains des prénoms finlandais les plus anciens sont antérieurs à l’implantation du christianisme dans le pays. Empruntés pour la plupart au Kalevala, l’épopée nationale finlandaise, ils figurent toujours aujourd’hui dans les registres de naissance.
« Nous avons de nombreux prénoms qui remontent à l’ère préchrétienne, comme ceux qu’on relève dans le Kalevala : Tellervo, Kyllikki, Mielikki pour les femmes ou Väinö, Tapio et Ilmari pour les hommes », commente Saarelma-Paukkala. « Ce sont des prénoms finlandais très anciens, vieux de plusieurs milliers d’années. »
Ces prénoms n’ont cependant pas été portés sans discontinuer. Leur retour en grâce est étroitement lié à une période historique où la Finlande était activement engagée dans la définition de son identité nationale.
« Ils sont devenus particulièrement populaires au milieu du XIXe siècle, au moment de l’éveil du sentiment national en Finlande : c’est ce contexte particulier qui a conduit la population à renouer avec ces prénoms anciens », précise-t-elle.
Cette période a contribué à faire du choix du prénom une affirmation culturelle, une façon de revendiquer l’identité finlandaise à travers la langue finnoise et le patrimoine commun des habitants du pays.
Des prénoms familiers à tous, mais adaptés en finnois

En Finlande, les parents peuvent parfois attendre des mois avant de révéler le prénom de leur bébé, ce qui leur permet de prendre le temps de trouver celui qui correspondra vraiment à l’enfant.
Illustration : Aino Korpinen
Les prénoms finlandais se ressentent également de l’influence du christianisme, même si les non-Finlandais ne perçoivent pas toujours clairement ce lien culturel.
Au lieu de s’approprier purement et simplement les prénoms chrétiens, la langue finnoise les a remodelés. On retrouve ainsi de nombreux noms bibliques ou occidentaux familiers à un grand nombre d’entre nous, mais dont l’origine a fini par se retrouver masquée par des siècles d’adaptation phonétique.
« Environ deux tiers des Finlandais portent des noms en lien avec le christianisme, à cette nuance près qu’il s’agit souvent de formes finnicisées », explique Saarelma-Paukkala. « Pekka est ainsi l’équivalent de Pierre, Antti celui d’André, Kerttu celui de Gertrude, et ainsi de suite. »
Une culture de la créativité
La culture onomastique finlandaise se caractérise également par une remarquable ouverture à l’inventivité.
« Grâce au mouvement d’éveil national, nous sommes devenus très créatifs dans le choix de nos prénoms », poursuit Saarelma-Paukkala. « C’est une spécificité finlandaise : nous sommes capables de créer des prénoms simplement à partir de la langue finnoise. Souvent, ils font référence à la nature – par exemple aux fleurs, aux arbres, aux épices –, et il n’est pas rare que des parents donnent à leurs enfants des prénoms qui n’ont encore été portés par personne. »
De ce fait, la Finlande possède une variété de prénoms exceptionnellement riche par rapport à sa population, certains prénoms étant portés par seulement quelques rares personnes : on trouve ainsi des prénoms comme Puolukka (« airelle rouge ») ou Sumu (« brouillard »).
Garder le secret pour se prémunir des esprits malins

Jetez donc un coup d’œil à cette image pour voir si vous reconnaîtrez certains de ces prénoms finlandais parmi les plus courants. En Finlande, de nombreux prénoms ont droit à leur fête instituée ; il faut toutefois noter que pour figurer au calendrier, un prénom doit être porté par au moins 500 personnes dans le pays.
Illustration : Aino Korpinen
L’une des traditions finlandaises les plus surprenantes pour les étrangers est l’usage consistant à garder le secret sur le prénom de son bébé, ou à laisser le choix du prénom en suspens un certain temps suivant la naissance de l’enfant.
« Le prénom reste secret pendant trois mois tout au plus », précise Saarelma-Paukkala. « Les parents disent souvent souhaiter commencer par observer la personnalité de leur enfant avant de lui choisir le prénom qui lui conviendra le mieux. »
Cet usage trouve son origine dans la tradition chrétienne, où le prénom de l’enfant lui était officiellement donné à son baptême, ce qui marquait symboliquement son entrée dans la communauté. Annoncer le prénom avant cette cérémonie était considéré par beaucoup comme pouvant entraîner des conséquences surnaturelles.
« Cette tradition remonte au Moyen Âge », indique-t-elle. « On croyait à cette époque qu’un esprit malin risquait d’emporter l’enfant si jamais son prénom était révélé avant le baptême. »
Bien qu’il ne reste sans doute plus beaucoup de Finlandais qui se soucient encore de nos jours de ce que pourraient leur faire les esprits malfaisants, l’usage consistant à attendre pour annoncer le prénom de son enfant perdure bien au-delà de l’éventuelle identification à telle ou telle religion. De nombreux parents accordent de la valeur à ces premières semaines d’anonymat qu’ils mettent à profit pour apprendre à connaître leur enfant avant de lui choisir le prénom qui lui ira comme un gant.
Prénoms inspirés par la nature et préférences phonétiques
Les prénoms inspirés par la nature sont particulièrement en vogue depuis quelques années.
« Les prénoms comportant une référence à la nature sont très courants à notre époque : nous avons des prénoms de garçons qui renvoient à des phénomènes naturels puissants, comme Myrsky, qui signifie « tempête », ou des prénoms de filles évoquant de jolies fleurs, ou bien telle ou telle facette de la nature, comme c’est le cas pour Lumi, qui signifie « neige » », détaille Saarelma-Paukkala.
La sonorité entre également en ligne de compte, étant précisé à cet égard que certaines structures phonétiques sont plus populaires que d’autres.
« Les prénoms commençant par une voyelle sont très fréquents : Aino, Eevi, Aava, Emma, Alvar, Oliver, Elias, Emil », énonce-t-elle.
Certains sons sont devenus en revanche moins courants, notamment le fameux « R roulé » finlandais, ainsi que les voyelles Ä, Ö et Y, parfois difficiles à prononcer pour les étrangers.
« Il est plus facile de s’appeler Emma ou Emil que Päivi ou Yrjö », fait-elle remarquer.
Célébrer un prénom, un geste courant
Outre les prénoms eux-mêmes, la Finlande a conservé une autre tradition distinctive : celle du calendrier des fêtes onomastiques.
Le calendrier finlandais revisité d’aujourd’hui tire son origine du calendrier médiéval des saints institué par l’Eglise catholique, dont l’usage s’est trouvé remis en cause à l’introduction de la Réforme protestante en Finlande : à partir de ce tournant de l’Histoire, l’accent s’est déplacé du culte des saints vers la célébration des personnes portant leurs prénoms. Cette tradition a connu une évolution au fil des siècles jusqu’à l’instauration officielle d’un calendrier où les prénoms finlandais les plus courants sont associés à une date dédiée ; on notera d’ailleurs que le calendrier finlandais est mis à jour tous les cinq ans afin de refléter l’évolution des prénoms et de leur usage.
« On ne connaît pas bien souvent la date d’anniversaire de ses collègues, mais on peut en revanche consulter le calendrier pour voir quand tombe par exemple la fête des Heikki, ce qui permet de féliciter les personnes de son entourage ainsi prénommées », souligne Saarelma-Paukkala.
La tradition reste étonnamment répandue. « Environ 85 % des Finlandais disent que leurs proches leur adressent leurs vœux pour leur fête », indique-t-elle.
Pendant ce temps, le calendrier est en gestation permanente. Pour qu’un prénom y figure, il doit obligatoirement être porté par au moins 500 personnes en Finlande, ce qui n’empêche d’ailleurs pas Saarelma-Paukkala de proposer des fêtes onomastiques officieuses pour les personnes dotées de prénoms moins courants.
« Il arrive que des gens me contactent pour me faire connaître leur déception que le prénom de leur enfant ne figure pas au calendrier », ajoute-t-elle. « J’essaie toujours de les aider à trouver une date qui permette malgré tout de souhaiter une bonne fête à leur enfant. »
Par Tyler Walton, juillet 2026