Mika Waltari – biographie d’un génie littéraire

Lorsqu’on évoque l’auteur, difficile de ne pas l’associer à Sinouhé l’Egyptien. Ce roman historique, lui a offert une renommée internationale. Pourtant, l’œuvre de l’écrivain finlandais est loin de se résumer à cette odyssée.

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Lorsqu’on évoque Mika Waltari, difficile de ne pas associer ce nom à Sinouhé l’Egyptien. Ce roman historique, paru au lendemain de la Seconde guerre mondiale, lui a offert une renommée internationale. Pourtant, l’œuvre de l’écrivain finlandais est loin de se résumer à cette odyssée dans l’Egypte des Pharaons. Romans historiques, donc, mais aussi romans policiers, pièces de théâtre, contes pour enfants et même scénarii de bande-dessinée : sa production littéraire reflète une grande diversité de genres. Biographie d’un génie littéraire.

Mika Waltari 19/09/1908 – 26/08/1979

Interrogée, il y a quelques années, par un grand quotidien national sur la mode de l’Egypte ancienne dans la littérature, l’égyptologue française Christiane Desroches Noblecourt regrettait un manque de rigueur dans la plupart des œuvres produites. A ses yeux, un ouvrage méritait cependant d’être salué pour sa justesse et sa valeur historiques : " Sinouhé l’Egyptien ", de Mika Waltari. Soixante ans après sa parution, ce livre est toujours LA référence en matière de roman historique, où priment souci du détail et précision chronologique. Une réussite incontestable, donc, mais aussi une œuvre dont on ne peut saisir toute la portée qu’en se penchant sur l’histoire personnelle de son auteur.

Mika Toimi Waltari, né le 19 septembre 1908 à Helsinki, s’essaye à l’écriture dès l’adolescence, couchant sur ses cahiers poèmes et nouvelles horrifiques inspirés par Edgar Allan Poe. En 1925, il publie son premier texte, " La fuite devant Dieu ". Mika n’est alors âgé que de dix-sept ans.

Son premier roman, " Suuri Illusioni " (" Grande illusion ", en français), Mika l’écrit lors de deux séjours effectués à Paris, en 1927 et en 1928. L’auteur y dépeint le désenchantement de la jeunesse européenne au lendemain la Première guerre mondiale. Traduit dans plusieurs pays du Nord, le livre obtient d’excellentes critiques. Déjà, la presse présente Waltari comme un génie littéraire, à mi-chemin entre Ernest Hemingway et Francis Scott Fitzgerald.

Dans la pure tradition (et la foi) familiale, et surtout pour répondre au vœu posthume de son pasteur de père, Mika s’inscrit au cursus de théologie de l’université d’Helsinki. Mais rapidement, cherchant à fuir le rigorisme de ses maîtres, le jeune homme abandonne la religion afin de se consacrer à des études de philosophie et de littérature, plus proches de ses préoccupations. En même temps, passionné par les sujets politiques et historiques, il sillonne l’Europe jusqu’au Proche-Orient pour satisfaire sa curiosité, et chercher l’inspiration.

En 1931, de retour en Finlande, Waltari épouse Marjatta Luukkonen qui, l’année suivante, lui donne une petite Satu. Pour assumer le quotidien de sa famille, il accepte différents emplois de critique littéraire ainsi que de traducteur dans des journaux finlandais. Mais sa passion dévorante pour l’écriture ne le quitte déjà plus. Ecrivain de l’urbain, il consacre une trilogie entière à sa ville, Helsinki. En outre, en 1932, il diversifie sa production en publiant des ouvrages pour la jeunesse, et collabore à la bande-dessinée d’Atso Alho, " Kieku ja Kaiku ", le couple de poulets le plus célèbre de Finlande.

L’année 1937 révèle l’immense talent de Waltari à l’Europe entière. Il remporte un concours avec " L’inconnu vint à la ferme ". Le livre est traduit dans dix-sept langues. Sa carrière littéraire est lancée.

A la fin des années 1930, Waltari s’initie au roman policier au travers des enquêtes du commissaire Palmu. La première de ces enquêtes a d’ailleurs été traduite en français par les éditions du Masque (n° 423) sous le titre " Qui a tué Madame Skrof ? ".

La Seconde guerre mondiale interrompt son travail de démiurge. Pendant cette période, Mika travaille au service de l’Etat, pour lequel il rédige articles de propagande et comptes rendus événementiels. Mais sa fougue créatrice ne le quitte pas et il trouve le temps d’écrire, pendant cette période troublée, des scénarii pour le cinéma, des pièces de théâtre ainsi que des nouvelles.

La Guerre marque durablement l’écrivain, et l’oriente résolument vers des thématiques nouvelles que l’on retrouve dans la plupart de ses œuvres postérieures, notamment les grandes fresques historiques.

" Sinouhé l’Egyptien " paraît en Finlande au lendemain de la Guerre. Ce livre sera son plus grand succès, en Finlande comme à l’étranger. D’aucuns ont vu dans cette époquée romanesque la volonté d’exprimer les illusions perdues de la classse moyenne finlandaise, déçue par l’effondrement des valeurs après la guerre. Le lecteur suit les aventures de Sinouhé, médecin devenu esclave par amour, dans l’Egypte d’Amenophis IV (qui deviendra Akhenaton), mais aussi à Thèbes, dans les jardins suspendus de Babylone, chez les Hittites, jusqu’en Crète, dans les méandres du labyrinthe du Minotaure.

D’une précision historique exceptionnelle, ce roman nous brosse le portrait des sociétés antiques méditerranéennes. Une épopée ethnologique, un voyage inoubliable dans l’Egypte des Pharaons. Roman d’aventures palpitant, " Sinouhé l’Egyptien " est aussi une réflexion sur les choix de l’homme face au pouvoir, au plaisir, à la liberté et, surtout, face à son destin. Waltari, en effet, décrit la tentative du pharaon Amenophis IV d’établir un culte monothéiste, célébrant exclusivement Aton, dieu du soleil. Il meurt assassiné, et l’ancien culte est restauré. L’échec de cette réforme spirituelle symbolise pour le romancier finnois la fragilité de l’Homme dans les périodes de crise spirituelle et idéologique, dans un monde qui sombre, un peu plus chaque jour, dans le matérialisme. On peut y lire, en filigrane, un conflit permanent entre la recherche de certains idéaux de l’Homme et la réalité brutale qu’il côtoie.

S’il ne s’agit pas du premier roman historique de Waltari (" Danse parmi les tombes ", publié en 1943, retrace l’histoire de la Finlande conquise par la Russie après dix siècles de domination suédoise), " Sinouhé l’Egyptien " est suivi d’autres romans du genre. " Jean le Pérégrin " (ouvrage posthume écrit en 1951 mais publié en 1981) se déroule à une période charnière : le passage du Moyen-Âge à la Renaissance. Le décor n’est plus l’Antiquité mais l’Europe du XVème siècle, troublée par les conflits politico-religieux (schisme entre Chrétiens d’Orient et d’Occident, menace des Turcs sur Constantinople, etc.). Dans les années 1950, Waltari publie d’autres romans historiques comme " Les amants de Byzance " (suite de " Jean le Pérégrin ") ou encore " L’Etrusque " qui confortent le talent de l’auteur dans ce genre littéraire.

En marge de ses productions historiques, le romancier s’affirme par l’entremise d’œuvres dramatiques, plus intimistes. " Jamais de lendemain " est une réflexion sur la violence du désir, du mensonge et de la tentation. Il y est aussi question de culpabilité. Quant à " Boucle d’Or ", roman jugé scandaleux par ses contemporains, il retrace la descente aux enfers d’une jeune femme dont les choix de vie s’orientent vers la prostitution et la violence, jusqu’à la mort.

Plusieurs adaptations cinématographiques viennent populariser le savoir-faire romanesque de Waltari. " Un inconnu vint à la ferme " sort dans les salles finlandaises en 1938. Aux Etats-Unis, Michael Curtiz réalise une version de " Sinouhé l’Egyptien " (devenu " L’Egyptien "), en 1954. Avec à l’affiche Jean Simmons, Victore Mature ou encore Peter Ustinov. Au total, une trentaine de longs métrages auront été inspirés par l’œuvre du romancier.

Vingt-sept ans après sa mort, Mika Waltari conserve indéniablement une aura dans l’univers littéraire. Et au-delà. En choisissant un tel patronyme, le groupe de rock/métal finlandais Waltari n’a-t-il pas voulu, à sa manière, célébrer l’œuvre du romancier ?

 

Bibliographie sélective
par éditeur, avec l’année de publication en France

Gallimard :

  • " Un inconnu vint à la ferme ", 1944
  • " Sinouhé l’Egyptien ", 1947

Le Jardins des Livres :

  • " L’Etrusque ", 2004
  • " L’Escholier de Dieu ", 2005
  • " Le Serviteur du Prophète ", 2006

Phébus :

  • " Les amants de Byzance ", 1981
  • " Jean le Pérégrin ", 1993
  • " Danse parmi les tombes ", 1994
  • " Boucle d’Or ", 1997

Actes Sud :

  • " Mademoiselle Van Brooklyn ", 1992
  • " Jamais de lendemain ", 1995
  • " La Viorne ", 1996
 

 

Par Nicolas Benard, mai 2005, mise à jour avril 2011