Qu’est exactement le Kalevala ?
Le Kalevala est une épopée poétique basée sur des chants populaires immémoriaux dont la transmission s’est faite oralement, avant d’être compilés et édités par l’érudit finlandais Elias Lönnrot. Publiée pour la première fois dans sa version définitive en 1849, cette œuvre est considérée comme leur épopée nationale par les Finlandais comme par les Caréliens.
Tout à l’opposé d’une œuvre qui aurait été conçue dès l’origine d’un seul tenant, le Kalevala s’appuie sur des chants populaires épars que les générations se sont transmises oralement pendant des siècles tant en Finlande qu’en Carélie. La Carélie est une région géographique et une aire culturelle aujourd’hui située pour partie en Finlande de l’Est, pour partie en Russie du Nord-Ouest.
Lönnrot mit à profit plusieurs voyages qu’il fit à travers la Finlande de l’Est et la Carélie, notamment dans la région dite de la Carélie de la mer Blanche, pour recueillir un ensemble de chants et de mythes jusqu’à en faire un récit unique. Une première version de l’œuvre (L’Ancien Kalevala) fut publiée en 1835. Parue en 1849, la version enrichie publiée sous le titre Le Nouveau Kalevala comprend quant à elle 50 poèmes ou chapitres, totalisant plus de 22 000 vers. Tous ces poèmes ont en commun une versification fondée sur un rythme trochaïque distinctif (une syllabe accentuée suivie d’une syllabe non accentuée) qu’on appelle désormais mètre Kalevala en référence au Kalevala.
La Finlande célèbre la Journée du Kalevala tous les ans le 28 février, date également connue sous le nom de Journée de la culture finlandaise.
Qui est à l’origine du Kalevala ?

Un portrait du médecin et philologue finlandais Elias Lönnrot vers 1850.
Photo : Agence finlandaise du patrimoine
Les textes qui constituent aujourd’hui le Kalevala furent compilés par Elias Lönnrot (1802-1884), un médecin qui était également linguiste, éditeur et poète et qui devint par la suite professeur de langue finnoise.
Né dans un milieu pauvre à Sammatti, un village de Finlande du Sud, Lönnrot gravit les échelons de la société grâce à ses études. Il rédigea son mémoire de maîtrise de philosophie sur Väinämöinen, l’une des figures centrales du Kalevala, avant de poursuivre sa formation jusqu’à obtenir son diplôme de médecine.
Lönnrot développa très tôt une passion pour la poésie populaire. À partir de 1828, il entreprit des voyages à travers les provinces orientales de la Finlande, la Carélie, la péninsule de Kola et les régions de Finlande situées au nord du Cercle polaire, veillant systématiquement à recueillir des bribes des chants poétiques qu’il entendait interpréter là où il passait.
Bien qu’il ait présenté la publication du Kalevala comme procédant d’une volonté de réhabilitation d’un corpus poétique ancien, Lönnrot fit bien plus que se contenter de prendre note d’éléments épars et de les publier. Son rôle consista en réalité non seulement à modifier et réorganiser les différents chants qu’il avait recueillis, mais aussi à leur composer des articulations afin d’assurer une vraie cohérence narrative à l’ensemble. Pour autant, on estime que seulement 3 % environ du texte final sont de la plume de Lönnrot lui-même. Il en résulte une œuvre mêlant traditions populaires et épopée littéraire.
La motivation principale de toute sa démarche était la promotion de la langue finnoise. En 1831, il contribua à la fondation de la Société de littérature finnoise, qui joue depuis un rôle essentiel dans la préservation du patrimoine culturel finlandais.
Comment le Kalevala est-il né ?

Anders Ekman : Väinämöinen jouant de son kantele, 1855 (Collections de la Galerie nationale de Finlande/Musée d’art Ateneum)
Photo : Galerie nationale de Finlande/Lauri Asanti
L’objectif initial de Lönnrot était de préserver la poésie de langue finnoise et de renforcer le statut du finnois en tant que langue littéraire. À l’époque, le mouvement idéologique et culturel connu sous l’étiquette de romantisme national avait commencé à se propager au sein des cercles intellectuels européens : les tenants de ce courant préconisaient que les peuples s’affirment en tant que nation en se revendiquant de leurs racines populaires immémoriales et de leurs traditions orales. C’est dans ce contexte que l’idée d’une épopée unifiée s’est imposée progressivement à Lönnrot au fil de sa série de voyages d’initiation à la poésie populaire finlandaise et carélienne.
En ce temps-là, la Finlande n’était pas encore une nation indépendante. D’abord rattachée à la Suède pendant des siècles, elle intégra en 1809 l’Empire russe en tant que grand-duché autonome. Tout au long du XIXe siècle, le pays vit la montée en puissance d’un mouvement nationaliste visant à renforcer une identité finlandaise bien distincte.
Familier d’œuvres comme l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, Lönnrot eut l’intuition de la pertinence qu’il y aurait à agencer un certain nombre de fragments de poèmes populaires disparates pour les réunir en un ensemble cohérent porté par un narratif. Partout en Europe, l’intérêt pour les épopées nationales et les traditions populaires s’était accentué depuis la fin du XVIIIe siècle. Les influences allaient de La Chanson des Nibelungen et de la compilation des Eddas aux Chants d’Ossian de James Macpherson, sans oublier l’action de personnalités comme Christfrid Ganander et Zacharias Topelius qui avaient entrepris de recueillir des éléments épars de la tradition populaire finnoise et carélienne avant Topelius, lui ouvrant ainsi la voie.
C’est à la faveur de cette évolution des esprits que le Kalevala devint emblématique d’un peuple possédant sa propre histoire, sa mythologie spécifique et sa voix originale, même si la plupart des sources recueillies par Lönnrot l’avaient été en réalité en Carélie.
La langue dans laquelle se chantaient les textes qui allaient constituer le Kalevala mêlait à l’origine divers dialectes de Finlande du Sud-Est au carélien. Par son travail d’édition et d’harmonisation, Lönnrot introduisit de nouvelles intrigues et de nouveaux personnages, modifiant par ailleurs la langue des poèmes tout en standardisant leur mètre. Sa tâche l’amena à opérer des sélections, à pratiquer ponctuellement une forme de censure, à affiner certains passages et à faire preuve d’inventivité. Il a également adapté la langue des poèmes pour les rendre plus accessibles aux lecteurs finlandais de son époque.
En définitive, Lönnrot a contribué à forger une langue littéraire commune à une époque où le finnois était encore en train de chercher sa place.
De quoi parle le Kalevala ?

Joseph Alanen : La défense du Sampo, 1910–1912 (Collections de la Galerie nationale de Finlande/Musée d’art Ateneum)
Photo : Galerie nationale de Finlande/Jenni Nurminen
Le Kalevala est un cycle épique et dramatique de mythes et d’aventures.
Il s’ouvre sur un récit de la création : le monde naît lorsqu’une cane sauvage dépose ses œufs sur le genou d’une Vierge, figure fondamentale régnant sur les airs. Quand les œufs tombent au sol et se brisent, leurs fragments forment la terre, le ciel, le soleil et la lune.
L’épopée illustre les rivalités existant entre la contrée du Kalevala et le royaume septentrional de Pohjola. Au centre de leur conflit se trouve le Sampo, un objet mystérieux censé assurer la prospérité à son détenteur. Souvent présenté sous la forme d’un moulin magique, il est forgé par le forgeron Ilmarinen avant d’être l’objet d’une lutte acharnée en mer entre les deux nations.
L’épopée fait intervenir divers éléments magiques, de nombreux conflits, l’amour, la vengeance et la douleur de la perte d’un être cher. Mais certains thèmes de cette œuvre font aussi écho avec une étonnante acuité à l’époque contemporaine : c’est le cas entre autres quand le Kalevala évoque le droit d’une femme (Aino) à choisir son époux, ou bien les liens complexes pouvant exister entre parents et enfants (Kullervo). Son arc narratif culmine avec l’avènement symbolique du christianisme, marquant la fin de l’ère des mythes.
Qui sont les principaux personnages de l’épopée ?

Akseli Gallen-Kallela : La malédiction de Kullervo, 1899 (Collections de la Galerie nationale de Finlande/Musée d’art Ateneum)
Photo : Galerie nationale de Finlande/Hannu Pakarinen
Le « casting » du Kalevala est riche et varié. Voici quelques-uns des personnages principaux de l’épopée :
- Le barde Väinämöinen, un vieux sage, personnification du héros culturel, dont les chants sont dotés d’un pouvoir magique
- Ilmarinen, le maître forgeron à l’origine de la création du Sampo
- Lemminkäinen, personnage à la fois aventurier téméraire et bourreau des cœurs charismatique
- La mère de Lemminkäinen, archétype de la figure maternelle qui s’illustre par son dévouement désintéressé et ses efforts inlassables pour venir en aide à son fils
- Louhi, une créature féminine aux pouvoirs magiques redoutables qui est aussi la reine du pays de Pohjola
Parmi les autres personnages marquants, citons Aino, dont le destin tragique déclenche les premiers événements de l’épopée, ainsi que Kullervo, un jeune homme tourmenté par la soif de vengeance.
L’histoire sombre et psychologiquement complexe de Kullervo, marquée par la trahison, la violence et la tragédie, ne manqua pas de fasciner J.R.R. Tolkien. Avant d’évoquer la Terre du Milieu dans ses écrits, Tolkien étudia le finnois et composa L’Histoire de Kullervo, qui est sa version personnelle du mythe.
Que s’est-il passé à la suite de la publication du Kalevala ?

Robert Wilhelm Ekman : Ilmatar, 1860 (Collections de la Galerie nationale de Finlande/Musée d’art Ateneum)
Photo : Galerie nationale de Finlande/Aleks Talve
Le Kalevala fut adopté comme épopée attitrée de la Finlande tout comme de la Carélie au point de faire figure de catalyseur de l’activité culturelle et intellectuelle de la nation finlandaise dans son ensemble. L’œuvre renforça le statut de la langue finnoise, contribuant au processus plus large de construction de l’identité nationale finlandaise qui aboutit à l’indépendance de la Finlande en 1917.
Son influence s’étendit par ailleurs bien au-delà du cadre littéraire. L’iconographie du Kalevala marqua profondément le mouvement romantique national, ce dont témoignent les arts et l’architecture de l’époque. Les représentations des héros de la saga par le peintre Akseli Gallen-Kallela devinrent emblématiques, tandis que le compositeur Jean Sibelius s’inspira de certains thèmes musicaux du Kalevala.
Dans quelle mesure le Kalevala conserve-t-il toute sa pertinence de nos jours ?

Carl Eneas Sjöstrand : Lemminkäinen, 1872 (Collections de la Galerie nationale de Finlande/Musée d’art Ateneum)
Photo : Galerie nationale de Finlande/Henri Tuomi
L’épopée continue aujourd’hui encore à inspirer les artistes. Dans la culture populaire, elle réapparaît dans des bandes dessinées et des livres pour enfants – notamment l’ouvrage illustré Koirien Kalevala (Le Kalevala des chiens) de Mauri Kunnas – ainsi que dans des films et des œuvres musicales. L’une des adaptations cinématographiques les plus récentes est Kalevala: The Story of Kullervo, réalisée par Antti J. Jokinen.
Des groupes comme l’ensemble de musique folk Värttinä et le groupe de metal Amorphis puisent dans ses thèmes mythiques.
On note par ailleurs que des mots renvoyant au Kalevala composent le nom de certaines rues finlandaises comme Sammonkatu (rue du Sampo) ou de quartiers comme Tapiola (nom formé à partir de Tapio, qui désigne la divinité de la forêt dans la mythologie finnoise). Enfin, on trouve en Finlande un certain nombre de prénoms empruntés à l’épopée, par exemple Aino, Väinö ou Ilmari.
Peut-on lire le Kalevala dans d’autres langues ?

Akseli Gallen-Kallela : Le mythe d’Aino, triptyque, 1891 (Collections de la Galerie nationale de Finlande/Musée d’art Ateneum)
Photo : Galerie nationale de Finlande/Aleks Talve
La réponse est oui. Le Kalevala a été traduit dans plus de 60 langues, dont plusieurs versions françaises, ce qui rend cette œuvre accessible aux lecteurs du monde entier.
Le Kalevala en bref

Akseli Gallen-Kallela : La mère de Lemminkäinen, 1897 (Collections de la Galerie nationale de Finlande/Musée d’art Ateneum)
Photo : Galerie nationale de Finlande/Hannu Pakarinen
De quoi s’agit-il ?
Le Kalevala est l’épopée nationale finlandaise et carélienne. C’est un ensemble de poèmes mythologiques basés sur la tradition orale.
Qui en a assuré la compilation ?
Elias Lönnrot (1802–1884), un médecin et linguiste ayant entrepris de recueillir des éléments épars de la culture populaire finlandaise et carélienne.
À quelles dates l’épopée fut-elle publiée ?
- 1835 (L’Ancien Kalevala)
- 1849 (version définitive du Nouveau Kalevala)
Comment est née cette œuvre ?
Elias Lönnrot a recueilli divers poèmes oraux immémoriaux au cours de ses voyages à travers la Finlande de l’Est et la Carélie avant d’éditer et de publier le tout en un récit épique unifié.
De quoi parle-t-elle ?
Des mythes de la création du monde, de deux royaumes rivaux, de magie, de héros et d’autres personnages aux prises avec le tragique de l’existence.
En quoi est-ce une œuvre importante ?
Le Kalevala a contribué à façonner l’identité nationale finlandaise, inspirant par ailleurs plusieurs générations d’artistes et allant jusqu’à exercer une influence sur des figures de la scène littéraire comme J.R.R. Tolkien.
Peut-on lire le Kalevala en anglais ou dans d’autres langues ?
Absolument. Cette œuvre a été traduite dans plus de 60 langues du monde entier.
Vous trouverez d’autres informations sur le Kalevala sur le site internet de la Kalevala Society.
Par Emilia Kangasluoma, février 2026